A l’occasion de l’exposition Gainsbourg 2008 organisée à la Cité de la Vilette Daniel Darc répondait aux questions de Stéphane Koechlin et Pascal Huynh pour la revue Cité Musique, la revue de la Cité de la musique (n°58 – septembre à décembre 2008)

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ANCIEN CHANTEUR DE TAXI GIRL, DANIEL DARC, ICÔNE DE L’IMAGINAIRE ROCK QUE LA CITÉ DE LA MUSIQUE ACCUEILLERA LE 21 FÉVRIER, ÉVOQUE AVEC CHALEUR LA PERSONNALITÉ ET L’ŒUVRE DE SERGE GAINSBOURG. PROPOS RECUEILLIS PAR STÉPHANE KOECHLIN ET
PASCAL HUYNH

CITÉ MUSIQUES: Pourquoi cette passion pour Gainsbourg ?
DANIEL DARC: Je ne pense pas avoir été un passionné de Gainsbourg, mais j’ai beaucoup de respect pour lui, comme j’en ai pour Bob Dylan. Je me suis reconnu en lui car il est juif russe. Lui, comme moi, à un petit niveau, nous sommes des immigrés, et cette qualité est importante. Il est le seul auteur, avec Boris Vian ou Prévert, à avoir réussi à créer quelque chose d’unique dans le langage, basé sur une forme d’argot. Je pense aussi à Jean Genêt. Mais l’argot de Gainsbourg ne vieillit pas.

A-t-il contribué à vous faire découvrir la littérature ?
Bien sûr. Moi, j’ai tout pris à rebours, comme dirait Huysmans. C’est à travers Patti Smith que j’ai découvert Godard par exemple. Gainsbourg nous a fait connaître Tristan Tzara, Verlaine, William Burroughs. En fait, Gainsbourg m’a bien aidé et en même temps, il m’a foutu en l’air. Je me suis dit : « Qu’est-ce qu’on peut faire après lui ?» Je n’ai pas pu écrire pendant un moment, puis j’ai recommencé. Je pensais à cette phrase de Bukowski, « N’essaie pas », que je mettrai peut-être sur mon prochain tatouage.

Le personnage de Gainsbourg vous a-t-il influencé ?
Vous voulez dire le personnage de Gainsbarre. Non, ce n’est pas ce personnage qui m’intéresse le plus. Il me fait peur. Il est tombé dans son propre piège, avec ce côté Dorian Gray présent dès le début. Mais il est tellement génial qu’on l’oublie. Dans le même temps, il a réussi à mettre en scène sa déchéance et sa mort. Il y avait ce côté punk évidemment.

Dans quelles circonstances avez-vous enregistré une reprise d’une chanson de Gainsbourg, Comment te dire adieu, à la fin des années quatre-vingt ?
C’était un album produit par Jacno (Sous influence divine, 1987). J’aimais le texte de la chanson qui ressemblait à un sonnet. Et puis elle était chantée par
Françoise Hardy que j’aime. Je ne tenais pas forcément à mettre ma patte sur ce classique. Je voulais juste faire mon truc. Dans tout ce que j’entreprends, je suis guidé par mes envies.

Vous n’avez pas souvent repris Gainsbourg…
Non, une reprise en trente ans, cela suffit bien !

A-t-il inventé une langue pour le rock en France ?
Oui. Je ne supporte plus d’entendre un musicien dire : « Je chante en anglais parce que c’est la langue du rock. » Non, la langue du rock, ce n’est pas l’anglais. Tu fais ce que tu veux. Si tu regardes les Beatles, ils ont écrit des textes idiots jusqu’à Help, lorsque Lennon commençait à être sacrement torturé. Qu’un musicien comme le leader du groupe de new-wave Télévision prenne le nom de Tom Verlaine montre bien que nous possédons la plus belle langue.

Quel est votre disque de Gainsbourg préféré ? Melody Nelson ?
Melody Nelson est qualifié de concept-album. Mais vous savez, nous sommes des escrocs (// rit). Certains ne le reconnaissent pas. Moi, si. Il suffirait donc de mettre trois fois le même prénom pour que l’on parle de concept-album ? Il ne s’agit pas d’un roman quand même. D’ailleurs, Gainsbourg a écrit un seul roman, et très mauvais, Evgueni Sokolov. Dans Melody Nelson, il n’y a pas de cohérence, contrairement au très ennuyeux Tommy des Who. Mon album préféré est Vu de l’extérieur. La Folle Complainte de Trenet est la plus belle chanson écrite en langue française. Mais il en est une autre qui est formidable, c’est Par hasard et pas rasé.

Comment expliquez-vous la célébrité de Gainsbourg aujourd’hui ?
S’il était né aux États-Unis, on ne parlerait pas de lui. Et je ne dis pas cela par méchanceté. Il a toujours montré une drôle d’ambivalence envers l’univers anglo-saxon qui marche ici. La Chanson du forçat est inspirée de Bob Dylan. Il a dit cette chose essentielle : on ne peut plus rien inventer, sinon l’amour. Une fois, un mec m’a demandé : « Tu ne te sens pas petit par rapport à Gainsbourg ? » Et j’ai répondu : « Non. Je suis plus fort que Gainsbourg car Gainsbourg a tout volé à Vian, et moi j’ai tout volé à
Gainsbourg ! »

Y a-t-il des périodes que vous n’aimez pas chez lui ?
Il a composé l’une des pires chansons françaises, White And Black Blues, avec cette femme d’origine africaine, Joëlle Ursule, pour l’Eurovision. Mais c’est en cela que je me sens aussi proche de lui. Un auteur doit faire gaffe. Imaginez : vous êtes soûl, vous couchez avec une femme dans cet état, et le lendemain, vous vous réveillez, et la réalité vous saute aux yeux. Une chanson, c’est pareil.

A-t-il eu raison d’aller à l’Eurovision ?
Il a eu raison sur tout. Bon, la deuxième fois, il a mené le combat de trop, mais cela n’a aucune importance. Vous savez, avant, je voulais enregistrer le meilleur disque de tous les temps. Puis, j’ai sorti le dernier et je me suis dit : bon, je dois en faire un autre après, puis un autre… Et peut-être à un moment, j’atteindrai mon objectif, je laisserai aux gens quelque chose. Gainsbourg pensait ainsi.

Gainsbourg et vous-même, artistes à la marge, êtes maintenant reconnus. Quels sentiments cela vous inspire-t-il ?
Je me moque d’être reconnu. Gainsbourg est-il reconnu pour les bonnes raisons ? On le connaît plus pour Gainsbarre. Ce grand artiste n’a jamais rêvé d’une Rolls. Et il l’a obtenue. Je me rappelle dans Fast Cars, cette chanson des Buzzcocks : « Je déteste les voitures rapides ». Je n’ai jamais rêvé moi non plus de gourmettes, de choses comme ça.

Vous vous êtes produit partout, dans les bars, à l’Olympia et maintenant à la Cité de la musique. Où préférez-vous jouer ?
Je préfère les bars parce que je vois les gens en face. Plus je joue devant du monde, plus j’ai peur…

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