Vingt ans après sa mort, Franck Maubert a publié dans Le Point cette magnifique visite guidée du 5 bis rue de Verneuil, l’hôtel particulier de Serge Gainsbourg à Saint-Germain-des-Prés. L’article est reproduit ici à titre d’archive afin de le rendre accessible au plus grand nombre.

Par Franck Maubert, publié le 18/02/2011 sur Le Point

Deux décennies après la disparition du chanteur, pas un jour où ne viennent s’ajouter un dessin, un vers, un tag sur la façade du 5 bis, rue de Verneuil. Derrière ce qu’on appelle, désormais, « le mur Gainsbourg » se cache son univers secret. C’est son père, Joseph Ginsburg, qui avait découvert ce qui était encore, en 1968, une boutique. Serge s’y rendra, la première fois, avec Brigitte Bardot, qui a convaincu sans mal, on l’imagine, l’agent immobilier.

Pour accéder à sa tanière, il suffit de pousser la grille avec ses flèches néoclassiques, puis la lourde porte sur laquelle une plaque de laiton (offerte par Jacques Dutronc) prévient : No smoking. Dans ce décorum, créé de toutes pièces par lui et par la décoratrice anglaise Andrée Higgins, on retrouve l’homme et l’artiste. Tout entier. En vingt ans, rien n’a bougé. À un point tel qu’on imagine Serge surgir dans la pièce, à tout instant, et jouer quelques accords de La Javanaise sur un des trois pianos électriques ou s’installer sur sa banquette vénitienne, située près de l’entrée. Manquent juste les volutes de Gitanes, ces cigarettes qui furent, comme il aimait le répéter, citant Humphrey Bogart, les clous de son cercueil. Aucun autre lieu ne peut mieux le définir. C’est Charlotte, sa fille, propriétaire du petit hôtel particulier, qui a décidé de laisser tel quel ce qui peut apparaître comme un mausolée. Et, certes, le noir domine : murs tendus de tissu, noir, plafond, noir, dallage vénitien. Tout, ici, accentue l’aspect d’un luxueux catafalque. Rien de mortuaire pour autant, non, plutôt un écrin d’une sophistication extrême, où chaque oeuvre, chaque objet est éclairé, avec soin, d’un trait de lumière. L’ensemble est organisé comme un musée à la gloire de l’esthète. Et, si Charlotte a songé à ouvrir les portes au public, elle s’est résolue à abandonner le projet.

Caverne d’Ali Baba

Passé le seuil s’ouvre un capharnaüm d’antiquaire cultivé et très personnel. Face à l’entrée, une photo grandeur nature de B.B. nue, signée Sam Levin, côtoie le fameux Homme à tête de chou, sculpture de Lalanne, qui donna le titre à un de ses meilleurs albums. Derrière cette figure spectaculaire une autre, plus inquiétante encore, un écorché du XVIIIe siècle, digne de Fragonard. Voilà pour l’accueil. Le ton est donné. Rien de vraiment macabre pour autant. Là se découvre le Gainsbourg grand lecteur de Huysmans. Et comme l’auteur d’À rebours, le dandy des grands chemins aux Repetto blanches aimait à citer son modèle : « J’ai le culte de l’inutile. »

5 bis rue de Verneuil par Mario Sorrenti

Le rez de chaussée du 5 bis rue de Verneuil par Mario Sorrenti

Pour se cacher de la rue, un paravent-moucharabieh et un lit de fer forgé où s’entassent disques d’or et photos, dont une, du Don Juan de Vadim, où Birkin est lovée contre Bardot, toutes deux nues… C’est ici, dans cet antre ténébreux, à l’agencement savant et codé, que l’artiste cultivait son spleen et entretenait détresse et solitude. C’est aussi dans cette pièce, en rez-de-chaussée, qu’il reçoit, dans les années 80, les journalistes, prenant soin, suivant l’intérêt de son interlocuteur, de mettre en avant tel ou tel objet. Avec ses disques d’or, savamment mis en valeur, ses seringues hypodermiques en argent, ses flacons de parfum en verre gravé et guilloché, ses rats en bronze, ses coupures de presse sous verre, ses cannes à pommeau sculptées, sa dent géante de poisson-scie, son catalogue d’armes à feu… Bref, tout cet arsenal digne d’une caverne d’Ali Baba, sans oublier son inénarrable échantillonnage de médailles et breloques de la police, et les 45-tours de ses égéries féminines, il pouvait épater le jeune reporter et, aussi, se démarquer – il suffisait de peu – de ses congénères du show-biz (qu’il écrivait « chaud-bises »).

Rien n’est laissé au hasard

On l’a compris, ici, chaque détail compte et chaque objet tient une place précise. Et je revois encore ses doigts jaunes de nicotine replacer avec une précision maniaque un objet, obéissant à une mystérieuse gestuelle qui relevait d’un ordre quasi divin. La plupart de ses trouvailles n’étaient pas de grande valeur, mais présentaient un intérêt au titre de curiosité. Comme ces fauteuils et cette banquette, vénitienne, aux accoudoirs en forme de tête d’aigle ailé. Siège à l’assise creusée par Serge, qui y passait ses après-midi, comme vissé. Quand il se levait, c’était pour concocter un de ces cocktails raffinés dont un des meilleurs barmen de Paris lui avait enseigné les secrets.

Jusque dans la cuisine, rien n’est laissé au hasard : mobilier noir, murs en carreaux de faïence blanche, ceux du métro parisien, réfrigérateur à la porte transparente où séjournent encore un pot de moutarde, une boîte de sardines. Sur une étagère, ses flacons vides, millésimes les plus chers, alignés tels des trophées de nuits d’ivresse. Il y prenait ses repas, seul, assis sur une chaise de jardin en métal…

Fantasme d’écrivain

Pour accéder à l’étage, on emprunte un étroit escalier recouvert d’une épaisse moquette aux motifs nénuphars. Aux murs, des photos ponctuent la montée – Bambou, une série de Marilyn et encore d’autres photos, Bardot, Deneuve, Jane nue… Au premier étage, l’espace – toujours black is black- se rétrécit. Une bibliothèque qui ne peut contenir que le fauteuil du maître, cuir bronze et bois d’acajou, un bureau avec son énorme machine à écrire électrique, posée là comme un fantasme d’écrivain, et ses murs tapissés de livres : fascicules de poésies, éditions originales ou rares : Picabia (Jésus-Christ Rastaquouère), tout Sade, Lautréamont, la bio d’un autre dandy, Raymond Roussel, une de Marilyn, des reliures anciennes dorées à l’or fin, des dictionnaires (de rimes, aussi) et tout Huysmans, dont une édition ancienne d’À rebours aux pages écornées, sa bible, sa référence secrète, dont il pouvait réciter des passages par coeur, comme certains du Lolita de Nabokov.
Devant toutes ces gloires, Gainsbourg, l’acteur, aux côtés d’une Jean Seberg rieuse, le chanteur fier de serrer la main de Mitterrand, Piaf en gros plan, et un touchant portrait de Charlotte… Deux pas de côté et on se retrouve dans la – minuscule – chambre aux poupées de Jane. Là encore, rien n’a bougé : poupées de cire, poupées de son, poupées chiffons qui sommeillent sur le lit où Jane venait se réfugier les soirs de disputes, lieu de recueillement et de pénitence, où stationne sur la moquette une armada de Dinky Toys et de voitures de pompiers…

Dessus-de-lit en vison

Poursuivons la visite. Avant de se diriger vers la chambre, un long couloir. Noir. Une minuscule salle de bains, avec son immense lustre de cristal qui dévore l’espace. « Peu importe, je ne me lave jamais », rétorquait-il. En revanche, il adorait les fragrances. Son alignement de flacons de parfum en témoigne. Enfin, la chambre, noire, cela va de soi(e), où l’on marche presque sur le lit, draps noirs et dessus-de-lit en vison. On pense au « suaire de chez Dior » de la chanson de Boris Vian… Quelques photos encadrées, des corps nus, s’effacent dans un sfumato et, au plafond, un rétroprojecteur avec lequel il aimait mater La nuit du chasseur et autres grands classiques. Enfin, une porte-fenêtre s’ouvre sur une mini-terrasse dévorée par le lierre, où les jours d’été nous prenions un Gibson.

La visite achevée, la porte refermée, on songe à une sorte de prison dorée. À l’extérieur, un fan regarde la plaque en émail de la rue, « Duc de Verneuil – Henri de Bourbon, fils d’Henri IV », qui sera, un jour peut-être, remplacée par : « Rue Serge-Gainsbourg, chanteur-auteur-compositeur, 1928-1991″.

Franck Maubert est l’auteur de Gainsbourg, voyeur de première, La Table ronde, 1998.
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