Dans son autobiographie que je vous encourage vivement à lire, Juliette Gréco évoque sa vie et ses souvenirs. Jamais je n’aurais pensé que ce petit bout de femme avait eu cette vie là. Elle a été d’un courage et est d’une ouverture d’esprit qui m’a ému. Elle consacre quelques chapitres aux hommes qui ont marqué sa vie. Ils sont sobrement intitulés « Miles », « Léo », « Brel » et évidemment « Serge ».

Si Gainsbourg a écrit des chef d’oeuvres pour chacune des femmes et lolitas qui ont choisi son chemin, la chanson culte du couple (à la musique j’entends) Greco / Gainsbourg c’est « La Javanaise », considérée par l’auteur lui même comme l’une de ses meilleures compositions, si ce n’est la meilleure.

Voici le chapitre dédié à Serge dans « Je suis faite comme ça » de Juliette Gréco :

Serge

La première fois que je le vois c’est dans une cave vers le Palais-Royal, en 1958.
Il est seulement au piano et Michèle Arnaud chante, fort bien d’ailleurs. Il ne ressemble qu’à lui, et il a un charme fou. On me dit qu’il s’appelle Serge Gainsbourg.

Quelque temps plus tard, Canetti m’envoie ce jeune homme aux grandes oreilles et d’une timidité maladive. Il arrive à la maison. Je lui demande s’il veut boire quelque chose, un whisky… Il dit oui.
Il est assis. C’est l’été, je suis donc pieds nus, comme d’habitude. Il a les mains tellement mouillées par le trac que le verre de cristal glisse et se brise sur le parquet du salon de la rue de Verneuil. Il est blême. J’essaie de le rassurer. Ses yeux brillent trop fort.
Il était venu me proposer Accordéon. Je la chante encore et la chanterai toujours.

Nous nous sommes revus, nous sommes baladés. Je l’ai invité à dîner à la maison. L’air est doux. Les bulles de Champagne explosent. Je suis légèrement grise et je me mets à danser, ce qui m’arrive rarement. Il me regarde bizarrement. Il est rentré chez lui sans un mot, très tard.

Le lendemain, mon téléphone sonne à midi. Je reconnais sa voix et il me dit : « J’ai quelque chose pour vous. »
Quelques heures plus tard, j’ai le texte de La Javanaise entre les mains. C’est une splendide chanson d’amour ; c’est aussi un jeu, un jeu très subtil avec
les mots, un enchantement :

J’avoue j’en ai bavé pas vous, mon amour
Avant d’avoir eu vent de vous, mon amour…

Serge Gainsbourg sait jongler avec génie entre musique et paroles.

La genèse de la Javanaise racontée par Juliette Gréco dans l’émission « La vie secrète des chansons » présentée par André Manoukian sur France 3

Un soir de l’année 1962, la chanteuse l’invite chez elle à dîner. Elle raconte: «Il est venu à la maison. On a bu du champagne, on était quand même assez… plein de bulles, on était seuls tous les deux, on écoutait de la musique et puis je me suis mise à danser. Et je voyais mon Serge [Gainsbourg] avec des yeux qui s’agrandissaient et moi j’étais là comme un papillon de nuit. Le lendemain, je reçois un coup de téléphone de Serge qui me dit est-ce que je peux venir? (rire).»

«Il rentrait chez lui, il ne devait pas avoir sommeil et puis il devait avoir une idée en tête… (…) et il arrive avec son petit papier, et puis il s’est mis au piano et puis il me l’a chanté..».

Ainsi est née La Javanaise. À la question que tout le monde se pose, à savoir que s’est-il passé entre eux ce soir-là, la chanteuse tort le cou à toutes les spéculations: «Il s’est passé… une chanson et pas des moindres!» a conclu la diva dans un sourire.

Juliette Gréco parle de Serge Gainsbourg dans Gala

« Gains­bourg m’a écrit La Java­naise, en 1963, ce qui explique son état d’âme, de vous à moi, vous m’avez eu… Nous sommes beau­coup sortis ensemble, je m’amu­sais énor­mé­ment avec lui. Il était très intelli- gent, très surpre­nant, très émou­vant. Il a fait payer à son corps toutes les insultes qu’il a reçues sur son physique. C’est un génie absolu, un merveilleux compo­si­teur, auteur, un homme de cinéma, un peintre aussi. J’ai une des seules toiles qui restent de lui. Un soir, il est arrivé à la maison avec un paquet à la main, c’était une toile les repré­sen­tant, lui et sa sœur, petits. Je lui ai dit : comme c’est beau, Serge. Il m’a répondu : “Je l’ai gardée pour toi, j’ai brûlé toutes les autres hier.” Je ne lui ai rien demandé, comme je ne me permet­trais pas de deman­der pourquoi on m’offre des choco­lats. »

Cette dernière toile justement a fait la une de la presse en Novembre 2016

La dernière toile du peintre Ginsburg

Juliette Gréco était l’une des rares personnes à posséder une toile du peintre Serge Gainsbourg. Malheureusement en Novembre 2016, elle s’est faite voler la petite toile, remplacée dans sa maison de l’Oise par une contrefaçon. Elle déclarait à la presse :

« Je suis très malheureuse, j’ai l’impression qu’on m’a arraché un petit morceau de ma vie. Pour l’instant, je ne porte pas plainte. Je donne quelques jours à mes voleurs pour le remettre là où ils l’ont trouvé, après je lance la machine de guerre, je ne peux pas laisser passer ça»

«C’est un tableau de petit taille, 50 cm sur 20 cm environ, que Serge m’avait offert au début des années 60. C’était le dernier qu’il avait peint et le dernier qui lui restait. Il est signé Ginsburg (vrai nom de Serge Gainsbourg). Ce tableau le représente lui et sa sœur, quand ils étaient enfants, dans un parc. C’est une scène d’une tendresse infinie»

Ecouter Juliette Gréco chanter Gainsbourg :

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